Tui Shou

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 15 octobre 2017

L'éternel retour

C'est une critique que j'ai entendue récemment à propos de notre pratique, et qui à vrai dire ne m'a pas surpris. "C'est toujours la même chose". Est-ce que c'est vrai ? Il y a une évidence qu'on peut difficilement nier. Chaque cours commence par les mêmes huit postures de Chi Kung. Elles sont invariablement suivies des mêmes douze exercices taoïstes. Après quoi nous allons effectuer la forme du Tai Chi. Une forme que l'on répète inlassablement, jours après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année.

ouroboros.pngCe qui peut varier, ce sont les postures que nous allons tester, les mouvements sur lesquels nous allons travailler, leurs applications, et enfin les exercices de poussée des mains. Mais tant que les élèves sont en phase d'apprentissage des mouvements, il est vrai que c'est la partie pour laquelle on a le moins de temps à consacrer. Et à vrai dire, même dans un cours avancé avec des pratiquants qui ont cinq, dix, ou même vingt ans d'expérience, la structure va rester inchangée : huit postures de Chi-Kung, douze exercices taoïstes et 108 mouvements qu'on répète les uns après les autres des dizaines, des centaines, des milliers de fois (sans aucune exagération).

Mais le système ne s'arrête pas là. Pour qui connaît la forme à mains nues, commence un approfondissement de celle-ci : mouvements ouverts/fermés, alternance Yin-Yang. Puis on commence à adopter une posture plus basse (passage de la forme de la grue à la forme du tigre). Viennent ensuite les armes : notre style recommande de commencer par le sabre avant de passer à l'épée. Grand-Maître Ip nous a également légué une forme de combat, la forme du serpent. Et il y a toutes les pratiques à deux : Ta Lu, San Sao, les nombreuses variations de Tui Shou (une main, deux mains, avec des pas, libre). Pour le pratiquant expérimenté, la liste des choses à apprendre est suffisamment longue pour remplir toute une vie.

artichaut_heraldique.pngNéanmoins, si l'on s'en tient à la base du système, comme je le disais plus haut, sa structure est toujours la même. Il serait pourtant complètement faux d'en conclure que "c'est toujours la même chose". Revenir éternellement sur les mêmes principes tient en effet à la nature même du Tai Chi Chuan. Celui-ci est structuré comme un artichaut : la première rangée n'est qu'un avant-goût et feuille après feuille, on se rapproche du cœur qui est quelque chose de tout à fait différent. L'apprentissage évolue ainsi par cercles concentriques : on tourne autour du sujet en se rapprochant petit à petit de son centre.

Le nombre de principes est très limité (Yang Chengfu en dénombre dix), mais leur compréhension requiert de nombreuses approches successives. Un débutant pourraît par exemple être tenté de croire qu'il a intégré ce que signifie "descendre les épaules". Mais la compréhension qu'il en a aujourd'hui n'a rien à voir avec celle de l'année prochaine, et encore moins avec ce que cela signifiera pour lui après dix ans de pratique. Ce fonctionnement n'est pas sans rapport avec l'amplitude des mouvements, qui se réduit petit à petit, passant d'un cercle large (big frame) à un cercle de plus en plus petit (small frame) jusqu'à devenir invisible (parce que totalement internalisé).

C'est aussi là que se trouve la différence avec les styles externes, où une multitude de techniques, de formes, d'exercices, sont autant de réponses à des situations de nature différente. Dans le Tai Chi Chuan, ultimement, il n'y a plus ni techniques, ni postures : juste un état (Soong[1]) qui peut absorber n'importe quel stimulus.

Notes

[1] Traduit par relâchement en Français

vendredi 20 janvier 2017

L'esprit de la transmission

Un des kwoons les plus cèlèbresJe voudrais vous parler d'une des (nombreuses) choses qui m'ont immédiatement séduit dans les arts martiaux chinois. Il faut savoir que c'est par le plus grand des hasards que je suis entré pour la première fois dans un Kwoon (c'est l'équivalent chinois du dojo). Et comme tout le monde, j'étais rempli de préjugés absurdes, basés sans doute sur les images d'épinal véhiculées par le cinéma et la télévision. J'ai directement été frappé par l'absence de ceintures colorées. La seule façon de faire la différence entre un débutant et un ancien, c'était leur position dans la salle : les nouveaux près de la porte à la droite du Sifu, les autres près de la fenêtre tout à gauche. Mais quant à ceux qui se trouvaient plutôt au milieu, mystère.

Toutes les écoles de kung-fu ne partagent pas ce principe mais on le retrouve néanmoins assez régulièrement : pas de classement, pas de différenciation, pas de compétition, pas de système de récompenses. On s'y trouve à mille lieues des clubs de sport modernes où tout concourt à la glorification de la performance : médailles, leagues, titres, etc... J'ai été récemment sidéré de découvrir que les clubs de judo connaissent une véritable inflation du système hiérarchique puisqu'ils ont désormais des ceintures intermédiaires bicolores intercalées entre les ceintures monochromes (blanche-jaune, jaune-orange, ...). Jusqu'où peut-on ainsi aller pour satisfaire le dérisoire besoin de reconnaissance de l'homme moderne ?

Le Liji, Livre des rites, garant de la traditionJe ne dis pas qu'il n'y a pas dans les arts martiaux chinois des règles de préséance basées sur l'ancienneté, mais ce qu'on y trouve pas (généralement) c'est l'idée de classer les individus en fonction de leurs résultats. En l'occurrence, l'absence de compétitions, de championnats, de grades, rend une telle évaluation comparative pour le moins subjective. Ce qui compte en revanche, c'est où le pratiquant se situe dans le cursus. Quelle forme connaît-il ? Quelles techniques maîtrise-t-il ? Est-il prêt pour passer à l'apprentissage des armes ? Une école, un style, c'est avant tout un système, c'est-à-dire une méthodologie.

Car ce qui compte avant tout, c'est la perpétuation. Donc pas l'élévation d'un individu particulier au plus haut niveau mais la transmission d'une technique, d'un art, aux générations futures. Les individus particuliers, eux, ne sont que les véhicules de cette transmission. Cet état de choses a plusieurs implications. Il y a d'abord le conception organique de l'école, qui doit être pensée comme un tout ne pouvant être réduit à la somme de ses membres. Et c'est bien là que se pose la question des compétences. Ce n'est pas le niveau individuel qu'on mesure mais le niveau général. Le niveau individuel ne revêt une importance que parce qu'il contribue à augmenter celui de l'ensemble. Quelle différence avec le club de sport tel que nous le concevons en Occident ? L'entraide se substitue ici à la compétitivité. Il est dans l'intérêt de tous que chacun progresse.

En ce sens, l'école est constituée comme une famille. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le "fu" de Sifu signifie "père". Les personnes avec qui on s'entraîne sont ainsi des "frères[1]", divisés en grands frères (Sihing, ceux qui ont rejoint l'école avant nous) et petits frères (Sidai, ceux qui sont arrivés après nous). Comme le statut de l'école est le fait de chacun, il y a une responsabilité morale à faire progresser les autres. Le nouveau-venu est ainsi pris en charge par les plus anciens qui vont l'aider dans son développement. Cette dimension de l'apprentissage est particulièrement prégnante dans l'Académie de Maître Ding, où la valeur de l'instruction ne vient pas toujours directement du Sifu (on est plusieurs centaines à se le partager), mais des différents partenaires avec qui on a l'occasion de travailler (et qui se font ainsi tour à tour le véhicule de la transmission du savoir du Maître).

Participer à un cours de Tai Chi Chuan n'est donc pas comme recevoir un massage bien-être ou même bénéficier de soins d'acupuncture. Dans le Kwoon on devient partie prenante d'un tout qui nous dépasse. Il faut être prêt à donner autant qu'à recevoir. Ainsi, un art martial n'est ni un service ni un bien de consommation. C'est une discipline qui transcende les individus et sa pérennité repose sur l'esprit de la transmission.

Notes

[1] D'où l'expression kung-fu brother

lundi 27 juin 2016

Le Tai Chi Chuan de style Yang

Yang_Luchan.jpgJ'ai déjà parlé dans un précédent article des cinq principales familles du Tai Chi Chuan, non sans avoir préalablement averti le lecteur de la difficulté de faire le tri entre les affirmations fantaisistes et la stricte vérité historique. Je voudrais me pencher aujourd'hui plus particulièrement sur le style Yang, qui est celui enseigné dans l'école fondée par Maître Ding. Et si c'est un sujet que je maîtrise un peu mieux que les développements du style Chen (par exemple), il ne faut pas croire pour autant que tout y est limpide et évident.

Avec Yan Luchan (1799-1872) tout est encore relativement clair. Le patriarche a transmis son art à ses deux enfants Yang Ban Hou et Yang Jian Hou (le troisième étant mort prématurément). Ce n'est pourtant pas par l'intermédiaire de l'aîné (Pan Hou) que le style familial s'est perpétué, même si celui-ci a eu un fils (Yang Zhao Pen, 1872-1930), qu'il a enseigné le Tai Chi (par exemple au fondateur du style Wu) et que certains se revendiquent de lui [1].

C'est bel et bien son cadet, Yang Jian Hou (1839-1917), qui a transmis l'enseignement de Lu Chan à deux de ses enfants : Yang Shao Hou (1862-1930) et Yang Chengfu (1883-1936). De l'ainé je ne peux pas dire grand chose. Il a bien eu une succession (un fils, trois petits-fils et de nombreux arrière-petits-enfants). Mais ce n'est pas lui qui a perpétué le style familial. Pourtant, une fois de plus, on peut trouver des gens qui se revendiquent de lui, sans qu'on puisse désigner d'école structurée avec une généalogie[2].

YCF.pngNous voilà donc avec Yang Chengfu (photo ci-contre) à la troisième génération. Et c'est ici que tout se complique. Parce que Chengfu a fait sortir le Tai Chi Yang du cadre strictement familial. Il a en effet formé de très nombreuses personnes. Mais il faut voir aussi ce qu'on entend par "formé". Parmi les nombreux élèves de Yang Chengfu on peut distinguer différentes catégories. Entre le cercle des intimes et ceux qui ont suivi quelques cours sur une période restreinte, il y a une énorme différence. Sans parler de ceux qui prétendent avoir été ses élèves alors qu'ils l'ont à peine rencontré...

Parmi ses plus illustres successeurs on peut citer : Chen Weiming (1881-1958), Dong Yingjie (Tung Ying Chieh, 1897-1961), Chen Man Ching (Zhen Manqing, 1902-1975) et Fu Zhongwen (1903-1994). Le premier n'a pas eu de véritables successeurs (mais il a écrit un livre). Dong Yingjie a créé le style Tung qui est toujours enseigné par ses descendants. Chen Man Ching a formé des instructeurs à Taiwan et aux États-Unis et son successeur le plus notable est Huang Sheng Shyan. Quant à Fu Zhongwen, c'est son fils Fu Sheng Yuan qui a repris les rênes de la Yongnian Taichi Association après son décès ; il enseigne actuellement en Australie.

YSC_YCF.pngMais le véritable successeur de Yang Chengfu ne peut évidemment être que son fils aîné, Yang Shou Zhong (sur la photo ci-contre avec Chengfu). Ses trois autres fils étaient en effet très jeunes quand Chengfu est décédé. Ainsi, Yang Zhen Duo n'avait que dix ans en 1936. Il est plus que probable que sa formation en Tai Chi ait été faite par son grand-frère, Shou Zhong (ou Sau Chung, aussi appelé Zhen Ming, 1910-1985). Le petit fils de Zhen Duo, Yang Jun (né en 1968) a ensuite repris le flambeau de son arrière grand-père.

Mais revenons à Shou Zhong. Son seul héritier mâle étant mort prématurément, celui-ci a nommé trois disciples pour lui succéder à la tête de l'école : Ip Tai Tak (1er), Chu Gin Soon (2ème), Chu King Hung (3ème). Le premier disciple est resté à Hong-Kong. Le deuxième a créé une école aux États-Unis et le troisième a formé d'innombrables instructeurs en Europe.

Il est dès lors remarquable de voir le destin de Maître Ding qui, après avoir suivi des cours auprès de Chu King Hung, a rejoint Chu Gin Soon à Boston avant de finalement rencontrer Maître Ip Tai Tak dont il devint le premier disciple en 1998. Aujourd'hui, quiconque veut apprendre le style Yang du Tai Chi Chuan se trouve face à plusieurs options. Chacun des trois disciples de Yang Sau Chung a nommé plusieurs disciples qui ont eux-mêmes essaimé (voir l'arbre généalogique). Mais le risque est aussi très grand de se retrouver dans une école dont le lien avec la généalogie est ténu, si pas inexistant.

Liens externes

Voici les sites internet des différentes écoles liées à Yang Sau Chung :

Via Ip Tai Tak

Via Chu Gin Soon

Via Chu King Hung

École de Chu King Hung : http://www.itcca.com

Via la famille Yang

Et voici à présent d'autres écoles issues de Yang Chengfu

Notes

[1] par exemple le Guang Ping Yang Tai Chi de Kuo Lien Ying

[2] Adam Mizner, par ailleurs issu de la lignée de maître Huang se revendique de Yang Shao Hou sans vouloir clarifier le lien de filiation

samedi 4 juillet 2015

Les différents styles de Tai Chi Chuan

Comme beaucoup de passionnés de Tai Chi Chuan, j'apprécie parfois les anecdotes historiques et je ne rechigne pas à poster de temps en temps une vidéo ancienne sur les réseaux sociaux. Si vous suivez ces posts, vous vous êtes peut-être déjà demandé pourquoi je vous montre un jour la forme du style Yang, le lendemain un maître Chen et le troisième jour tel représentant de l'école Wu.

Que sont ces styles et que représentent-ils ? Je vais essayer d'expliquer simplement une réalité qui est parfois complexe. Mais avant toute chose, je voudrais commencer par une mise en garde : je suis issu de l'école de maître Ding, qui représente le style Yang traditionnel. C'est donc ce style que je pratique et sur lequel je dispose d'informations de première main. Pour les autres, ce que je dis est exclusivement tiré de lectures disponibles publiquement (et éventuellement sujettes à caution).

Et si je prends des pincettes, c'est parce qu'on peut difficilement trouver domaine plus fantaisiste que celui de l'histoire des arts martiaux. Les trois quarts de ce qui se dit est en effet purement légendaire, et le dernier quart largement romancé. Je découvre d'ailleurs régulièrement au gré de mes lectures la même petite anecdote à propos de styles variés, avec des protagonistes différents et des détails interchangeables.

En premier lieu, il faut casser le cou à un préjugé qui est bien ancré. On croit souvent que les arts martiaux viennent de la nuit des temps, qu'ils plongent leurs racines dans un fond mythologique antédiluvien. C'est relativement inexact. Le judo, par exemple, a été créé à la fin du 19ème siècle. L'aïkido quelques cinquante ans plus tard. En ce qui concerne les arts martiaux chinois, on est tenté faire remonter leur préhistoire au kalarippayatt dans l'Inde du IIème siècle avant notre ère. Cela permettrait ensuite de mentionner l'épopée de Bodhidarma au sixième siècle et la naissance de la légende de Shaolin. C'est à la fois poétique, exotique et exaltant.

Changsanfeng.jpgQuand on parle spécifiquement de Tai Chi Chuan, un autre personnage légendaire fait son apparition : Chang San-feng, taoïste errant du 13ème siècle, fondateur d'un ermitage sur un certain mont Wudang. En vérité, si on s'en tient strictement aux source historiques, il faut plutôt revenir les pieds sur terre et ... au 17ème siècle. C'est en effet à cette époque que l'officier Chen Wangting aurait développé la Boxe du Faîte Suprême.

Mais j'avais promis d'"expliquer simplement" les choses et je sens qu'on arrive au point où elles peuvent se complexifier singulièrement. Pour opérer un raccourci, disons qu'il y a cinq styles principaux de Tai Chi Chuan (on parle aussi de "familles") : Chen, Yang, Wu, Wu-Hao et Sun. Chen est le plus ancien et l'ancêtre commun des autres styles. Yang est le plus répandu (en nombre de pratiquants), suivi par Wu. Yang est à l'origine de Wu et de Wu-Hao, qui a lui-même donné Sun. Ajoutons que tous ces développements ont eu lieu sur moins d'un siècle entre 1820 et 1914.

Chen

On l'a dit, c'est Chen Wangting qui est à l'origine du style Chen au début du 17ème siècle. A cette époque, la famille est établie dans un village qui porte son nom : Chenjiagou. Parmi les maîtres successifs qui ont été le fruit de cette lignée familiale, on peut mentionner Chen Changxing (6ème génération) qui a formé Yang Luchan (voir ci-dessous-, ou encore Chen Fake (9ème génération), qui a développé le style Chen à Pékin vers 1930. De nos jours, parmi les représentants notables de ce style, il y a Chen Xiaowang (11ème génération - http://www.chenxiaowang.com) et son fils Chen Yingjun qui vit actuellement en Australie.

Yang

Yang Luchan est quant à lui le fondateur du style Yang. Il aurait appris les techniques de Chen Changxing vers 1820 pour ensuite développer son propre style qu'il a transmis à ses enfants. Mais c'est surtout son petit-fils, le célèbre Yang Chengfu, qui a contribué à rendre le Tai Chi Chuan mondialement célèbre. Après Yang Shou-chung (4ème génération), qui n'avait pas de garçon pour lui succéder à la tête de l'école, le style est passé entre les mains de maîtres extérieurs à la famille Yang : Ip Tai Tak, Chu Gin Soon et Chu King Hung. Mon Sifu, maître Ding a été formé par chacun de ces trois professeurs avant de devenir le premier disciple de Ip Tai Tak en 1998.

Wu

Vers 1850, Wu Quanyou, un officier Mandchou, devint l'élève de Yang Luchan qui était alors l'instructeur de la garde impériale à la cité interdite. Quanyou devint ensuite le disciple principal de Yang Panhou, le deuxième fils de Luchan. Par la suite, il développa, aidé de son fils Wu Jianquan, le style qui porte désormais le nom de la famille. Actuellement, le Tai Chi Wu possède des représentants dans de nombreux pays (http://www.wustyle.com). Son fer de lance est Wu Kuang-yu (aka Eddie Wu), arrière petit-fils de Jianquan vivant au Canada.

Wu/Hao

L'histoire est très similaire pour le style Wu/Hao : à la même époque, Wu Yuxiang suivit les cours de Yang Luchan et développa son propre style. Pour éviter la confusion (même s'ils portent le même nom, les deux Wu ne sont pas apparentés), on parle de Wu/Hao, Hao Weizhen étant le maître de la troisième génération de cette famille. L'école est toujours active (notamment aux USA : http://www.wuhaotaichi.com), principalement grâce à l'action de Liu Jishun.

Sun

sun_lutang.jpgSun Lutang (en portrait ci-contre) était déjà versé dans les arts martiaux internes lorsqu'il apprit le Tai Chi Chuan par l'intermédiaire de Hao Weizhen au début du 20ème siècle. Ce style familial relativement jeune (seulement trois générations) a tout de même essaimé dans quelques pays comme les Etats-Unis et l'Allemagne (http://www.suntaichi.com).

Quelques remarques en guise de conclusion

D'abord il faut noter que ces styles ne sont pas totalement imperméables. Sun Lutang, par exemple, a été en contact avec la famille Yang. Wu Yuxiang a suivi des cours avec un maître Chen (Quinping) sur le conseil de Yang Luchan. Dong Yingjie, célèbre élève de Yang Chengfu et patriarche de la famille Tung a débuté son apprentissage par le style Wu/Hao.

Ensuite cette liste n'est pas exhaustive. Il existe quelques autres familles (comme le Zhaobao par exemple). Par contre, plus un style est confidentiel et plus sa légitimité est sujette à caution. Il ne peut pas y avoir de génération spontanée : plus le lien qui rattache un style à l'arbre généalogique établi est ténu et plus sa provenance est douteuse. Il faut de toute façon noter que l'écrasante majorité des écoles que l'on rencontre de nos jours sont issues des styles Yang et Wu.

Une famille ne doit pas nécessairement s'émanciper en un style nouveau sous son propre nom. Dong Yingjie par exemple, a fondé une dynastie sous le nom de Tung, qui compte une myriade d'écoles, mais on reconnaît qu'il s'agit d'une branche de l'arbre Yang. Et c'est sur ce point que je voudrais conclure. La complexité ne s'arrête pas avec la diversité des styles. A l'intérieur de chaque style, on peut également se perdre. Car certains Maîtres ont formé de nombreux élèves qui ont eux-mêmes formé de nouveaux élèves etc... J'aborderai dans un prochain article cette question des liens de filiation au sein d'une même lignée.

jeudi 11 juin 2015

Le Tai Chi n'est (peut-être) pas ce que vous croyez

Je voudrais ici dissiper une ambiguïté relative au Tai Chi Chuan. Il m'arrive parfois d'avoir du mal à expliquer clairement de quoi il s'agit. Pour être complet, je suis souvent tenté de m'en tenir à la formule suivante : le Tai Chi Chuan est à la fois un art martial, une discipline spirituelle et une technique de santé. Mais c'est précisément dans cette formule que réside l'ambiguïté qui est source d'incompréhension.

Le succès grandissant du Tai Chi Chuan vient sans doute de sa dimension thérapeutique : il est un excellent moyen de renforcer à la fois le corps et l'esprit. C'est ce que recherchent la plupart des pratiquants et c'est tout à fait compréhensible. Le mode de vie moderne ne nécessite heureusement pas de savoir se battre, alors que les atteintes au corps et à l'esprit sont monnaie courante : le manque d'exercice, la prédominance de la station assise, l'alimentation déficiente, le stress, le manque de sommeil, les relations superficielles provoquent diverses carences et pathologies qui minent l'existence.

Et effectivement, le Tai Chi Chuan est un excellent moyen de lutter contre cet état de fait. Mais il ne faut pas s'y tromper. Le Tai Chi Chuan est d'abord et avant tout un art martial. C'est ce que signifie le mot Chuan, qu'on laisse souvent tomber par souci de facilité. Quand on dit qu'on fait du Tai Chi, c'est un peu inexact. Le Tai Chi (ou Taiji) est un système philosophique inhérent à la spiritualité taoiste, représenté par le symbole circulaire blanc et noir des poissons Yin et Yang que tout le monde a déjà vu (et qui s'appelle en fait Taijitu). Le mot Chuan signifiant boxe, le Tai Chi Chuan est donc littéralement la boxe du Tai Chi, soit le système de combat qui ancre ses principes dans une approche philosophique très vaste qui le dépasse.

L'ambiguïté dont je veux parler est une source de confusion pour deux catégories de personnes : celles qui s'intéressent aux arts martiaux et celles qui recherchent un système thérapeutique. Les premières croient que la dimension martiale est passée au second plan depuis des lustres, alors que les autres pensent qu'il est complètement subalterne, si pas contradictoire, d'apprendre à donner des coups de poing lorsqu'on aspire à l'harmonie du corps et de l'esprit, à la santé, à l'apaisement par la méditation. Ces deux préjugés sont faux, même s'ils sont tout à fait explicables.

En outre, pour le grand public, le Tai Chi Chuan est cette gymnastique douce que les vieux chinois pratiquent dans les parcs. Or s'il y a une chose qu'il n'est pas, c'est bien celle-là : une lente et harmonieuse chorégraphie. Maître Ding met souvent en garde contre les beaux mouvements qu'il assimile à une coquille vide. Est ce que de tels mouvements ont une quelconque efficacité martiale ? Non, évidemment. Est ce qu'ils sont bons pour la santé ? Oui, mais comme n'importe quel exercice pratiqué avec mesure, ni plus ni moins.

Chaque mouvement du Tai Chi Chuan - et la forme traditionnelle en compte 108 - correspond à une et même à plusieurs applications martiales. Pour obtenir son efficacité, le pratiquant met à contribution l'énergie interne, le Chi, plutôt que la force musculaire. C'est l'essence d'un art martial interne. La justesse du mouvement peut alors se mesurer de façon très pragmatique, en le mettant à l'épreuve. S'il y a des tensions ou si la posture n'est pas correcte, le sujet sera déséquilibré lorsqu'on lui oppose une résistance. A contrario, un mouvement qui respecte les principes du Tai Chi sera imperturbable, et ce quelle que soit l'intensité de la force exercée par le partenaire. C'est ce que dit la formule quelques grammes peuvent faire bouger une tonne [1].

Sans une telle vérification, comment pourrait-on déterminer si le Chi circule librement ? L'énergie mobilisée étant par définition interne, seuls ses effets sont mesurables. Si l'application ne fonctionne pas, c'est que le mouvement n'est pas bon. On comprend bien, dès lors, qu'il est difficile de faire l'économie de l'approche martiale. Cela même si l'on n'a aucunement l'intention de donner un jour des coups de poings et de casser des bras. Car une fois qu'on a corrigé le mouvement et affiné sa précision par le jeu de la mise à l'épreuve, les autres bienfaits du Tai Chi Chuan en découlent tout naturellement.

Notes

[1] Four ounces move a thousand pounds