Je voudrais ici dissiper une ambiguïté relative au Tai Chi Chuan. Il m'arrive parfois d'avoir du mal à expliquer clairement de quoi il s'agit. Pour être complet, je suis souvent tenté de m'en tenir à la formule suivante : le Tai Chi Chuan est à la fois un art martial, une discipline spirituelle et une technique de santé. Mais c'est précisément dans cette formule que réside l'ambiguïté qui est source d'incompréhension.

Le succès grandissant du Tai Chi Chuan vient sans doute de sa dimension thérapeutique : il est un excellent moyen de renforcer à la fois le corps et l'esprit. C'est ce que recherchent la plupart des pratiquants et c'est tout à fait compréhensible. Le mode de vie moderne ne nécessite heureusement pas de savoir se battre, alors que les atteintes au corps et à l'esprit sont monnaie courante : le manque d'exercice, la prédominance de la station assise, l'alimentation déficiente, le stress, le manque de sommeil, les relations superficielles provoquent diverses carences et pathologies qui minent l'existence.

Et effectivement, le Tai Chi Chuan est un excellent moyen de lutter contre cet état de fait. Mais il ne faut pas s'y tromper. Le Tai Chi Chuan est d'abord et avant tout un art martial. C'est ce que signifie le mot Chuan, qu'on laisse souvent tomber par souci de facilité. Quand on dit qu'on fait du Tai Chi, c'est un peu inexact. Le Tai Chi (ou Taiji) est un système philosophique inhérent à la spiritualité taoiste, représenté par le symbole circulaire blanc et noir des poissons Yin et Yang que tout le monde a déjà vu (et qui s'appelle en fait Taijitu). Le mot Chuan signifiant boxe, le Tai Chi Chuan est donc littéralement la boxe du Tai Chi, soit le système de combat qui ancre ses principes dans une approche philosophique très vaste qui le dépasse.

L'ambiguïté dont je veux parler est une source de confusion pour deux catégories de personnes : celles qui s'intéressent aux arts martiaux et celles qui recherchent un système thérapeutique. Les premières croient que la dimension martiale est passée au second plan depuis des lustres, alors que les autres pensent qu'il est complètement subalterne, si pas contradictoire, d'apprendre à donner des coups de poing lorsqu'on aspire à l'harmonie du corps et de l'esprit, à la santé, à l'apaisement par la méditation. Ces deux préjugés sont faux, même s'ils sont tout à fait explicables.

En outre, pour le grand public, le Tai Chi Chuan est cette gymnastique douce que les vieux chinois pratiquent dans les parcs. Or s'il y a une chose qu'il n'est pas, c'est bien celle-là : une lente et harmonieuse chorégraphie. Maître Ding met souvent en garde contre les beaux mouvements qu'il assimile à une coquille vide. Est ce que de tels mouvements ont une quelconque efficacité martiale ? Non, évidemment. Est ce qu'ils sont bons pour la santé ? Oui, mais comme n'importe quel exercice pratiqué avec mesure, ni plus ni moins.

Chaque mouvement du Tai Chi Chuan - et la forme traditionnelle en compte 108 - correspond à une et même à plusieurs applications martiales. Pour obtenir son efficacité, le pratiquant met à contribution l'énergie interne, le Chi, plutôt que la force musculaire. C'est l'essence d'un art martial interne. La justesse du mouvement peut alors se mesurer de façon très pragmatique, en le mettant à l'épreuve. S'il y a des tensions ou si la posture n'est pas correcte, le sujet sera déséquilibré lorsqu'on lui oppose une résistance. A contrario, un mouvement qui respecte les principes du Tai Chi sera imperturbable, et ce quelle que soit l'intensité de la force exercée par le partenaire. C'est ce que dit la formule quelques grammes peuvent faire bouger une tonne [1].

Sans une telle vérification, comment pourrait-on déterminer si le Chi circule librement ? L'énergie mobilisée étant par définition interne, seuls ses effets sont mesurables. Si l'application ne fonctionne pas, c'est que le mouvement n'est pas bon. On comprend bien, dès lors, qu'il est difficile de faire l'économie de l'approche martiale. Cela même si l'on n'a aucunement l'intention de donner un jour des coups de poings et de casser des bras. Car une fois qu'on a corrigé le mouvement et affiné sa précision par le jeu de la mise à l'épreuve, les autres bienfaits du Tai Chi Chuan en découlent tout naturellement.

Notes

[1] Four ounces move a thousand pounds