Comme beaucoup de passionnés de Tai Chi Chuan, j'apprécie parfois les anecdotes historiques et je ne rechigne pas à poster de temps en temps une vidéo ancienne sur les réseaux sociaux. Si vous suivez ces posts, vous vous êtes peut-être déjà demandé pourquoi je vous montre un jour la forme du style Yang, le lendemain un maître Chen et le troisième jour tel représentant de l'école Wu.

Que sont ces styles et que représentent-ils ? Je vais essayer d'expliquer simplement une réalité qui est parfois complexe. Mais avant toute chose, je voudrais commencer par une mise en garde : je suis issu de l'école de maître Ding, qui représente le style Yang traditionnel. C'est donc ce style que je pratique et sur lequel je dispose d'informations de première main. Pour les autres, ce que je dis est exclusivement tiré de lectures disponibles publiquement (et éventuellement sujettes à caution).

Et si je prends des pincettes, c'est parce qu'on peut difficilement trouver domaine plus fantaisiste que celui de l'histoire des arts martiaux. Les trois quarts de ce qui se dit est en effet purement légendaire, et le dernier quart largement romancé. Je découvre d'ailleurs régulièrement au gré de mes lectures la même petite anecdote à propos de styles variés, avec des protagonistes différents et des détails interchangeables.

En premier lieu, il faut casser le cou à un préjugé qui est bien ancré. On croit souvent que les arts martiaux viennent de la nuit des temps, qu'ils plongent leurs racines dans un fond mythologique antédiluvien. C'est relativement inexact. Le judo, par exemple, a été créé à la fin du 19ème siècle. L'aïkido quelques cinquante ans plus tard. En ce qui concerne les arts martiaux chinois, on est tenté faire remonter leur préhistoire au kalarippayatt dans l'Inde du IIème siècle avant notre ère. Cela permettrait ensuite de mentionner l'épopée de Bodhidarma au sixième siècle et la naissance de la légende de Shaolin. C'est à la fois poétique, exotique et exaltant.

Changsanfeng.jpgQuand on parle spécifiquement de Tai Chi Chuan, un autre personnage légendaire fait son apparition : Chang San-feng, taoïste errant du 13ème siècle, fondateur d'un ermitage sur un certain mont Wudang. En vérité, si on s'en tient strictement aux source historiques, il faut plutôt revenir les pieds sur terre et ... au 17ème siècle. C'est en effet à cette époque que l'officier Chen Wangting aurait développé la Boxe du Faîte Suprême.

Mais j'avais promis d'"expliquer simplement" les choses et je sens qu'on arrive au point où elles peuvent se complexifier singulièrement. Pour opérer un raccourci, disons qu'il y a cinq styles principaux de Tai Chi Chuan (on parle aussi de "familles") : Chen, Yang, Wu, Wu-Hao et Sun. Chen est le plus ancien et l'ancêtre commun des autres styles. Yang est le plus répandu (en nombre de pratiquants), suivi par Wu. Yang est à l'origine de Wu et de Wu-Hao, qui a lui-même donné Sun. Ajoutons que tous ces développements ont eu lieu sur moins d'un siècle entre 1820 et 1914.

Chen

On l'a dit, c'est Chen Wangting qui est à l'origine du style Chen au début du 17ème siècle. A cette époque, la famille est établie dans un village qui porte son nom : Chenjiagou. Parmi les maîtres successifs qui ont été le fruit de cette lignée familiale, on peut mentionner Chen Changxing (6ème génération) qui a formé Yang Luchan (voir ci-dessous-, ou encore Chen Fake (9ème génération), qui a développé le style Chen à Pékin vers 1930. De nos jours, parmi les représentants notables de ce style, il y a Chen Xiaowang (11ème génération - http://www.chenxiaowang.com) et son fils Chen Yingjun qui vit actuellement en Australie.

Yang

Yang Luchan est quant à lui le fondateur du style Yang. Il aurait appris les techniques de Chen Changxing vers 1820 pour ensuite développer son propre style qu'il a transmis à ses enfants. Mais c'est surtout son petit-fils, le célèbre Yang Chengfu, qui a contribué à rendre le Tai Chi Chuan mondialement célèbre. Après Yang Shou-chung (4ème génération), qui n'avait pas de garçon pour lui succéder à la tête de l'école, le style est passé entre les mains de maîtres extérieurs à la famille Yang : Ip Tai Tak, Chu Gin Soon et Chu King Hung. Mon Sifu, maître Ding a été formé par chacun de ces trois professeurs avant de devenir le premier disciple de Ip Tai Tak en 1998.

Wu

Vers 1850, Wu Quanyou, un officier Mandchou, devint l'élève de Yang Luchan qui était alors l'instructeur de la garde impériale à la cité interdite. Quanyou devint ensuite le disciple principal de Yang Panhou, le deuxième fils de Luchan. Par la suite, il développa, aidé de son fils Wu Jianquan, le style qui porte désormais le nom de la famille. Actuellement, le Tai Chi Wu possède des représentants dans de nombreux pays (http://www.wustyle.com). Son fer de lance est Wu Kuang-yu (aka Eddie Wu), arrière petit-fils de Jianquan vivant au Canada.

Wu/Hao

L'histoire est très similaire pour le style Wu/Hao : à la même époque, Wu Yuxiang suivit les cours de Yang Luchan et développa son propre style. Pour éviter la confusion (même s'ils portent le même nom, les deux Wu ne sont pas apparentés), on parle de Wu/Hao, Hao Weizhen étant le maître de la troisième génération de cette famille. L'école est toujours active (notamment aux USA : http://www.wuhaotaichi.com), principalement grâce à l'action de Liu Jishun.

Sun

sun_lutang.jpgSun Lutang (en portrait ci-contre) était déjà versé dans les arts martiaux internes lorsqu'il apprit le Tai Chi Chuan par l'intermédiaire de Hao Weizhen au début du 20ème siècle. Ce style familial relativement jeune (seulement trois générations) a tout de même essaimé dans quelques pays comme les Etats-Unis et l'Allemagne (http://www.suntaichi.com).

Quelques remarques en guise de conclusion

D'abord il faut noter que ces styles ne sont pas totalement imperméables. Sun Lutang, par exemple, a été en contact avec la famille Yang. Wu Yuxiang a suivi des cours avec un maître Chen (Quinping) sur le conseil de Yang Luchan. Dong Yingjie, célèbre élève de Yang Chengfu et patriarche de la famille Tung a débuté son apprentissage par le style Wu/Hao.

Ensuite cette liste n'est pas exhaustive. Il existe quelques autres familles (comme le Zhaobao par exemple). Par contre, plus un style est confidentiel et plus sa légitimité est sujette à caution. Il ne peut pas y avoir de génération spontanée : plus le lien qui rattache un style à l'arbre généalogique établi est ténu et plus sa provenance est douteuse. Il faut de toute façon noter que l'écrasante majorité des écoles que l'on rencontre de nos jours sont issues des styles Yang et Wu.

Une famille ne doit pas nécessairement s'émanciper en un style nouveau sous son propre nom. Dong Yingjie par exemple, a fondé une dynastie sous le nom de Tung, qui compte une myriade d'écoles, mais on reconnaît qu'il s'agit d'une branche de l'arbre Yang. Et c'est sur ce point que je voudrais conclure. La complexité ne s'arrête pas avec la diversité des styles. A l'intérieur de chaque style, on peut également se perdre. Car certains Maîtres ont formé de nombreux élèves qui ont eux-mêmes formé de nouveaux élèves etc... J'aborderai dans un prochain article cette question des liens de filiation au sein d'une même lignée.