Un des kwoons les plus cèlèbresJe voudrais vous parler d'une des (nombreuses) choses qui m'ont immédiatement séduit dans les arts martiaux chinois. Il faut savoir que c'est par le plus grand des hasards que je suis entré pour la première fois dans un Kwoon (c'est l'équivalent chinois du dojo). Et comme tout le monde, j'étais rempli de préjugés absurdes, basés sans doute sur les images d'épinal véhiculées par le cinéma et la télévision. J'ai directement été frappé par l'absence de ceintures colorées. La seule façon de faire la différence entre un débutant et un ancien, c'était leur position dans la salle : les nouveaux près de la porte à la droite du Sifu, les autres près de la fenêtre tout à gauche. Mais quant à ceux qui se trouvaient plutôt au milieu, mystère.

Toutes les écoles de kung-fu ne partagent pas ce principe mais on le retrouve néanmoins assez régulièrement : pas de classement, pas de différenciation, pas de compétition, pas de système de récompenses. On s'y trouve à mille lieues des clubs de sport modernes où tout concourt à la glorification de la performance : médailles, leagues, titres, etc... J'ai été récemment sidéré de découvrir que les clubs de judo connaissent une véritable inflation du système hiérarchique puisqu'ils ont désormais des ceintures intermédiaires bicolores intercalées entre les ceintures monochromes (blanche-jaune, jaune-orange, ...). Jusqu'où peut-on ainsi aller pour satisfaire le dérisoire besoin de reconnaissance de l'homme moderne ?

Le Liji, Livre des rites, garant de la traditionJe ne dis pas qu'il n'y a pas dans les arts martiaux chinois des règles de préséance basées sur l'ancienneté, mais ce qu'on y trouve pas (généralement) c'est l'idée de classer les individus en fonction de leurs résultats. En l'occurrence, l'absence de compétitions, de championnats, de grades, rend une telle évaluation comparative pour le moins subjective. Ce qui compte en revanche, c'est où le pratiquant se situe dans le cursus. Quelle forme connaît-il ? Quelles techniques maîtrise-t-il ? Est-il prêt pour passer à l'apprentissage des armes ? Une école, un style, c'est avant tout un système, c'est-à-dire une méthodologie.

Car ce qui compte avant tout, c'est la perpétuation. Donc pas l'élévation d'un individu particulier au plus haut niveau mais la transmission d'une technique, d'un art, aux générations futures. Les individus particuliers, eux, ne sont que les véhicules de cette transmission. Cet état de choses a plusieurs implications. Il y a d'abord le conception organique de l'école, qui doit être pensée comme un tout ne pouvant être réduit à la somme de ses membres. Et c'est bien là que se pose la question des compétences. Ce n'est pas le niveau individuel qu'on mesure mais le niveau général. Le niveau individuel ne revêt une importance que parce qu'il contribue à augmenter celui de l'ensemble. Quelle différence avec le club de sport tel que nous le concevons en Occident ? L'entraide se substitue ici à la compétitivité. Il est dans l'intérêt de tous que chacun progresse.

En ce sens, l'école est constituée comme une famille. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le "fu" de Sifu signifie "père". Les personnes avec qui on s'entraîne sont ainsi des "frères[1]", divisés en grands frères (Sihing, ceux qui ont rejoint l'école avant nous) et petits frères (Sidai, ceux qui sont arrivés après nous). Comme le statut de l'école est le fait de chacun, il y a une responsabilité morale à faire progresser les autres. Le nouveau-venu est ainsi pris en charge par les plus anciens qui vont l'aider dans son développement. Cette dimension de l'apprentissage est particulièrement prégnante dans l'Académie de Maître Ding, où la valeur de l'instruction ne vient pas toujours directement du Sifu (on est plusieurs centaines à se le partager), mais des différents partenaires avec qui on a l'occasion de travailler (et qui se font ainsi tour à tour le véhicule de la transmission du savoir du Maître).

Participer à un cours de Tai Chi Chuan n'est donc pas comme recevoir un massage bien-être ou même bénéficier de soins d'acupuncture. Dans le Kwoon on devient partie prenante d'un tout qui nous dépasse. Il faut être prêt à donner autant qu'à recevoir. Ainsi, un art martial n'est ni un service ni un bien de consommation. C'est une discipline qui transcende les individus et sa pérennité repose sur l'esprit de la transmission.

Notes

[1] D'où l'expression kung-fu brother