C'est une critique que j'ai entendue récemment à propos de notre pratique, et qui à vrai dire ne m'a pas surpris. "C'est toujours la même chose". Est-ce que c'est vrai ? Il y a une évidence qu'on peut difficilement nier. Chaque cours commence par les mêmes huit postures de Chi Kung. Elles sont invariablement suivies des mêmes douze exercices taoïstes. Après quoi nous allons effectuer la forme du Tai Chi. Une forme que l'on répète inlassablement, jours après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année.

ouroboros.pngCe qui peut varier, ce sont les postures que nous allons tester, les mouvements sur lesquels nous allons travailler, leurs applications, et enfin les exercices de poussée des mains. Mais tant que les élèves sont en phase d'apprentissage des mouvements, il est vrai que c'est la partie pour laquelle on a le moins de temps à consacrer. Et à vrai dire, même dans un cours avancé avec des pratiquants qui ont cinq, dix, ou même vingt ans d'expérience, la structure va rester inchangée : huit postures de Chi-Kung, douze exercices taoïstes et 108 mouvements qu'on répète les uns après les autres des dizaines, des centaines, des milliers de fois (sans aucune exagération).

Mais le système ne s'arrête pas là. Pour qui connaît la forme à mains nues, commence un approfondissement de celle-ci : mouvements ouverts/fermés, alternance Yin-Yang. Puis on commence à adopter une posture plus basse (passage de la forme de la grue à la forme du tigre). Viennent ensuite les armes : notre style recommande de commencer par le sabre avant de passer à l'épée. Grand-Maître Ip nous a également légué une forme de combat, la forme du serpent. Et il y a toutes les pratiques à deux : Ta Lu, San Sao, les nombreuses variations de Tui Shou (une main, deux mains, avec des pas, libre). Pour le pratiquant expérimenté, la liste des choses à apprendre est suffisamment longue pour remplir toute une vie.

artichaut_heraldique.pngNéanmoins, si l'on s'en tient à la base du système, comme je le disais plus haut, sa structure est toujours la même. Il serait pourtant complètement faux d'en conclure que "c'est toujours la même chose". Revenir éternellement sur les mêmes principes tient en effet à la nature même du Tai Chi Chuan. Celui-ci est structuré comme un artichaut : la première rangée n'est qu'un avant-goût et feuille après feuille, on se rapproche du cœur qui est quelque chose de tout à fait différent. L'apprentissage évolue ainsi par cercles concentriques : on tourne autour du sujet en se rapprochant petit à petit de son centre.

Le nombre de principes est très limité (Yang Chengfu en dénombre dix), mais leur compréhension requiert de nombreuses approches successives. Un débutant pourraît par exemple être tenté de croire qu'il a intégré ce que signifie "descendre les épaules". Mais la compréhension qu'il en a aujourd'hui n'a rien à voir avec celle de l'année prochaine, et encore moins avec ce que cela signifiera pour lui après dix ans de pratique. Ce fonctionnement n'est pas sans rapport avec l'amplitude des mouvements, qui se réduit petit à petit, passant d'un cercle large (big frame) à un cercle de plus en plus petit (small frame) jusqu'à devenir invisible (parce que totalement internalisé).

C'est aussi là que se trouve la différence avec les styles externes, où une multitude de techniques, de formes, d'exercices, sont autant de réponses à des situations de nature différente. Dans le Tai Chi Chuan, ultimement, il n'y a plus ni techniques, ni postures : juste un état (Soong[1]) qui peut absorber n'importe quel stimulus.

Notes

[1] Traduit par relâchement en Français