Le début de l'année scolaire est un moment privilégié car c'est là qu'il y a le plus de nouveaux dans les cours (normalement en tout cas). Or si les gens viennent essayer un cours de Tai Chi Chuan cela peut être pour des raisons très variées : pour faire de l'exercice, parce que leur médecin leur a suggéré, parce qu'ils en ont vu à la télévision, ... En fait, c'est très rarement parce qu'ils voulaient essayer un art martial interne. Et bien souvent, ils ne savent d'ailleurs même pas ce que c'est.

Lorsque je montre à ces débutants l'avantage de résister à une poussée sans faire usage de la force physique (tǐ lì, 体力)mais en ayant plutôt recours à la force interne (jìn, 劲), cela provoque différentes réactions. Parfois pas de réaction du tout (je me demande alors ce qui peut bien se passer dans leur tête). D'autres fois, le doute ("mais il y a quand même bien de la force musculaire") et je laisse alors toucher mon bras pour montrer que les muscles ne sont pas contractés. Mais la réaction que je préfère, c'est quand cela provoque de la surprise (sous la forme de "oh" ou parfois de "ah"). Parce que c'est aussi ma propre réaction, encore maintenant. J'aime que les gens trouvent ça incroyable, parce que oui c'est absolument incroyable.

Mais la semaine dernière j'ai eu une réaction un peu moins courante. Quelqu'un participe alors à son tout premier cours. Je lui demande de pousser son partenaire, d'abord avec les muscles de ses bras, puis en restant relâchée. Elle pousse un petit "oh" d'étonnement (jusque là, c'est normal). Puis, après avoir essayé deux ou trois fois, elle s'excuse de vouloir le faire à nouveau "juste pour le plaisir".

Bon, il ne faut surtout pas vous excuser de vouloir faire l'exercice plusieurs fois, on est là pour ça. Mais surtout, le sentiment de plaisir (ou de satisfaction) qui accompagne la surprise de voir une technique fonctionner sans mobiliser la force musculaire, c'est un peu la clé de la progression. D'une part, il faut trouver du plaisir dans ce qu'on fait, la pratique n'est ni une ascèse ni une punition (le meilleur compliment qu'on puisse me faire, c'est que dans un cours on s'amuse bien, voire que ça passe trop vite). Ensuite, il faut que cela soit satisfaisant, c'est-à-dire que les efforts soient récompensés par du succès. C'est ce qui permet d'avancer sur le long terme. Parce qu'avec uniquement de la frustration, on ne va pas bien loin.

Il reste que je fais sans doute partie d'un petit groupe pour qui la nouveauté de l'expérience ne joue pas : même après de nombreuses années, on trouve toujours ça incroyable. Même après avoir poussé un million de fois, on trouve toujours une satisfaction et une source de plaisir. Il y a probablement beaucoup de débutants qui vont se lasser relativement vite. Mais il y a aussi ceux qui n'arrêteront jamais de trouver ça incroyable. C'est évidemment avec ceux-là qu'on peut construire quelque chose.